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Allocution au congrès de l'Union des municipalités du Québec du 14 mai 2010

Publié le 17 mai 2010


De la Cité-État à la technopole moderne

La direction de l’UMQ m’a demandé de vous entretenir pendant quelques minutes d’un sujet qui, visiblement, les intrigue c’est-à-dire « La Cité-État ».

J’ai élaboré publiquement là-dessus il y a quelques mois et j’expliquais que la mondialisation a changé beaucoup de règles du jeu et a fait apparaître de nouveaux joueurs agissant sur les plans politiques, financiers, technologiques. Des acteurs qui se multiplient à mesure que les réseaux s’étendent, car tout se traite maintenant en réseau, mondialement. Il n’y a plus de dominateur unique ou commun. Même les plus petits de ces acteurs développent leur influence pourvu qu’ils soient bien intégrés à ces réseaux et qu’ils démontrent leurs initiatives et leurs compétences. Du G8 on est passé au G20. Kyoto a permis de créer un grand ensemble environnemental. Par exemple, le FMI n’est plus seul dans la sphère du financement international. Il y a Internet, Facebook, Twitter et autres réseaux d’échanges et d’intérêts et c’est sans compter sur les groupes de pressions et d’interventions internationaux non gouvernementaux qui pullulent.

Parmi ces nouveaux acteurs, le réseau des grandes villes, dites mondiales, qui s’est développé à un rythme accéléré au cours des dernières décennies. Si autrefois, un nombre restreint de grandes capitales dominaient, aujourd’hui il y en a des dizaines qui s’insèrent efficacement dans ce réseau, issues de tous les continents, chacune avec sa spécificité et son rôle particulier, avec une influence qui n’est pas seulement le résultat de son poids démographique ou économique. Même petites, ou a fortiori moyennes, elles peuvent avoir un rôle à jouer.

Les frontières nationales ont de moins en moins d’importance, comme on le voit dans l’Union européenne. Et avec le démantèlement progressif des empires coloniaux, ce sont les villes qui créent maintenant les réseaux d’échange, qui concentrent les pouvoirs et les richesses, qui ajustent les niveaux de l’économie. Il s’agit que chacune trouve sa niche, développe son expertise propre, s’en fasse le promoteur et crée son réseau d’influence.

Si j’ai évoqué le retour des Cités-États, c’était dans la perspective de cette croissance de l’importance des villes dans l’économie et le développement au niveau mondial. C’était pour démontrer aussi que leur leadership nouvellement acquis faisait en sorte que les liens, de dépendance pourrais-je dire, avec les États nationaux ou régionaux se transformaient graduellement en liens de partenariat, les États étant maintenant nécessairement dépendant du dynamisme de leurs villes.

Il est évident que les modèles des Cités-États de l’antiquité, du Moyen-âge ou de la Renaissance ne sont pas directement applicables aujourd’hui. À ces époques, les Cités créaient leur propre réseau de défense, édictaient toutes leurs lois, géraient leur économie et frappaient même leur propre monnaie. Ce qu’il faut surtout retenir de ces cités anciennes, c’est essentiellement deux éléments fondamentaux : d’abord la nature élargie de leurs compétences, elles exerçaient tous les pouvoirs nécessaires à leur fonctionnement et à leur développement, et en second lieu, leur participation à des réseaux qui deviendront de plus en plus étendus à mesure que le monde se développait ou que les liens de communication s’étendaient. Elles avaient développées leurs propres habiletés, leur propres identités, elles étaient forcément créatrices pour survivre, elles ont eu besoin des autres pour grandir ou pour se procurer des biens qu’elles ne pouvaient pas produire. Elles libre-échangeaient! Surtout parce que les frontières nationales soit n’existaient pas, soit étaient trop floues ou trop changeantes.

Alors nos villes contemporaines se retrouvent dans une situation quelque peu similaire aujourd’hui. D’une part, elles ont vu leurs compétences se démultiplier. Elles sont passées rapidement de simples administratrices de services aux citoyens à de véritables villes-gouvernements qui établissent des politiques, des stratégies, des programmes et des règlements. Et dans des domaines de plus en plus diversifiés : le développement économique, l’environnement, la culture, le bien-être et le développement social, la qualité de vie, l’immigration et ce, sur des territoires de plus en plus étendus, et même au-delà. On se préoccupe davantage aujourd’hui de l’agglomération ou de la région et les instances œuvrant à ces niveaux sont de plus en plus nombreuses et exercent de plus en plus de pouvoirs. Et on commence à parler de Cités-régions.

D’autre part, ces villes fonctionnent de plus en plus en réseaux; réseaux globaux, territoriaux ou sectoriels, pour échanger, pour s’améliorer, pour attirer, pour se faire valoir, pour se démarquer. On y traite d’enjeux locaux autant que régionaux, et plusieurs de ces réseaux abordent des enjeux continentaux ou internationaux. Dans tous les réseaux, les villes prennent de plus en plus de place et acquièrent de plus en plus d’influence. Elles deviennent des joueurs incontournables dans l’univers de la mondialisation.

Par exemple, la Ville de Québec est très active au sein de l’Organisation des villes du patrimoine mondial et de l’Association internationale des maires francophones (AIMF), et vient de devenir membre de Cités et gouvernements locaux unis. Nous sommes de plus en plus impliqués dans l’Alliance des villes des Grands lacs et du Saint-Laurent, car nous sommes de plus en plus tributaires de ce qui se passe dans cet immense territoire, sur les plans économique, géographique et environnemental : niveau et qualité de l’eau, transport maritime, pollution, etc.

Il y a une dizaine de jours, j’ai participé, à l’invitation du maire de Chicago, Richard Daley, à une rencontre annuelle qu’il organise sur les principaux enjeux urbains.

C’est une rencontre à laquelle sont conviés des experts, des représentants de la communauté des affaires, d’universitaires, mais aussi et surtout par des représentants de plus d’une centaine de villes et communautés locales dont plusieurs maires de villes aussi importantes que Paris, Prague, Florence, Glasgow, Amman, Johannesburg, Mexico, Philadelphie et bien d’autres. Pendant deux jours, nous avons abordé des thèmes aussi variés que l’aménagement urbain, la sécurité de nos communautés, le développement durable et, une fois même, en présence de Rahm Emmanuel, le chef de cabinet du président Obama. Au fond, nous nous rendons bien compte que peu importe le continent d’où l’on vient, les problèmes auxquels nous sommes confrontés sont les mêmes et que nous pouvons apprendre beaucoup de l’expérience des autres et répéter des exemples concrets de réussite. Nous pouvons y parvenir parce que nous avons une structure plus souple, une proximité et une capacité d’action qui peut être déployée plus rapidement que chez les paliers gouvernementaux supérieurs.

« Les villes sont les premiers moteurs du développement économique », a écrit la réputée Jane Jacobs dès 1969. L’histoire récente des grandes et petites villes du monde qui sont parmi les plus performantes nous démontre que cette analyste de la dynamique des villes avait totalement raison et seules celles qui se sont investies dans cette mission ont réussi. Et je ne parle pas seulement des grandes métropoles du monde, ce qui serait une évidence, (encore que ce ne sont pas toutes les grandes métropoles qui soient performantes ou reconnues), mais aussi de ces nombreuses villes moyennes (ou dites petites à l’échelle mondiale) qui sont devenues des modèles de développement, souvent parce qu’elles ont su miser avec justesse sur un créneau particulier, ce qui en a fait des championnes mondiales dans leur domaine.

Alors, de la Cité-État ancienne, on passe rapidement aujourd’hui à une Cité-État nouveau genre. Une ville du savoir, de la culture, ou de la science et de la technologie, qui choisit ses créneaux d’excellence, qui mise à fond sur ses qualités et ses expertises, qui rayonne nationalement et internationalement, qui se met elle-même en marché par ses atouts et ses compétences et donc, une ville qui s’insère dans les réseaux mondiaux. En fait, une ville qui se donne les moyens de la compétitivité. Une ville qui intègre les valeurs du XXIe siècle et qui se compose un avenir ouvert et rayonnant.

Si vous permettez, à titre de maire de cette ville, c’est ainsi que j’entrevois l’avenir de Québec. Ville patrimoniale certes, mais technopole d’aujourd’hui assurément. L’une et l’autre se conjuguant pour créer un environnement original et moderne, convivial et dynamique, compétitif et stimulant.

Ce défi confronte Québec, et toutes nos villes québécoises à quelque échelle qu’elles soient. Nous devons développer et obtenir les moyens de cette ambition, mais mieux, je dirais de cette tendance inéluctable. Il nous faut nous affranchir davantage des gouvernements, tout en faisant en sorte que ceux-ci restent nos partenaires, car ils sont essentiels, ou utiles, au choix, au processus d’insertion des villes du Québec dans ces réseaux de performance.

Il nous faut de nouveaux moyens financiers, de nouvelles sources de revenus, de nouveaux pouvoirs d’intervention. Comment voulez-vous que nous jouions à fond la carte du développement économique et de la compétitivité mondiale, si nous ne récoltons pas les fruits de nos investissements (autrement que par la seule valeur foncière, trop indirecte à cet égard). Le pacte fiscal actuel prend fin en 2013, profitons de cette échéance pour établir une véritable réforme de la fiscalité municipale, plutôt que d’y faire encore quelques raboutages à la pièce.

Nous devons nous occuper de nos propres affaires certes, nous devons plus que jamais créer l’initiative, être proactifs. Dans ce nouveau monde de réseaux hautement concurrentiel, les gouvernements auront toujours besoin de s’appuyer sur la force et l’influence des villes, petites autant que grandes.

Je termine en vous disant que, comme maire, j’ai de la difficulté à composer avec le fait juridique que les villes sont les créatures du gouvernement.



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