Allocution au 2e colloque sur l’innovation en architecture, le 2 décembre 2010
Publié le 10 décembre 2010
La distinction des villes et de leurs quartiers
Les deux colloques que nous avons organisés, l’an dernier et aujourd’hui, m’amènent à vous proposer une réflexion fondamentale sur ce qui fait la distinction des villes et de leurs quartiers, sur les causes qui suscitent l’attrait de tous ces lieux dans le monde où s’exerce une sorte de magie, où tous aiment se retrouver, qui nous laissent des souvenirs impérissables.
Que l’on appelle cela personnalité, identité propre, originalité, caractère distinct ou signature particulière, ces ternes sous-tendent tous un même concept, soit la nécessité que chaque lieu, du plus petit au plus grand, mette en valeur ou même propose un esprit, une nature qui le distinguent des autres, qui le rendent non seulement attrayant, mais aussi qui suscitent la fierté et l’appropriation des résidents, des travailleurs, des visiteurs.
Je n’ai pas à vous convaincre de ce qui fait l’attrait des grandes capitales comme Paris, Londres, Rome ou New York. En général, toutes les villes anciennes, toutes les villes patrimoniales ont ce caractère unique qui fait l’envie de tous.
Les villes sont aussi composées de quartiers la plupart du temps distincts les uns des autres, mais dont la conjonction crée parfois un ensemble urbain cohérent et exceptionnel, comme pour démontrer que le tout est plus grand que la somme des parties. Les villes dont j’ai parlé plus haut illustrent bien ce phénomène. Ce n’est pas toujours le cas, et on rencontre souvent des villes dont la partie ancienne est spectaculaire, mais dont les autres quartiers ne sortent pas de l’ordinaire, Certains sont même délabrés, inhospitaliers, d’autres s’approchent du bidonville.
On peut citer de beaux exemples anciens comme récents : le centre institutionnel de Washington et Georgetown, son quartier ancien (à noter que plusieurs autres quartiers, même périphériques au centre sont plutôt désolants); Beacon Hill à Boston, Queen Village ou Chesnut Hill à Philadelphie; Fisherman’s Wharf ou Haight Ashbury à San Francisco, de nombreux quartiers de Paris et de Londres et à plusieurs égards l’ensemble des médinas arabes, celles de Fès ou de Marrakech en particulier. Parmi les quartiers plus récents, citons Hammarby à Stockholm dont on a souvent parlé; False Creek à Vancouver; le Quartier international, Bois Francs et Angus à Montréal, et plusieurs autres mentionnés au cours de ces deux journées vouées à l’innovation.
Québec n’est certainement pas en reste, surtout qu’on la reconnaît déjà mondialement comme une très belle ville : le Vieux-Québec bien sûr, mais aussi le quartier Montcalm, le nouveau quartier Saint-Roch, le quartier Limoilou, le Trait carré de Charlesbourg, et plusieurs autres quartiers anciens. On peut dire la même chose de certaines banlieues plus récentes comme Saint-Sacrement, Sillery, Cap-Rouge qui peuvent soutenir la comparaison. Nous voulons aussi que nos nouveaux écoquartiers comme d’Estimauville, Pointe-aux-Lièvres et Cité-Verte soient du même acabit et deviennent de nouvelles références urbaines à Québec.
De fait, je souhaiterais que tous les secteurs que nous planifions, qu’ils soient quartiers résidentiels ou pôles urbains multifonctionnels, qu’ils soient anciens ou nouveaux, acquièrent, développent ou rehaussent une personnalité et une identité qui leurs soient propres. Je vais revenir sur cet aspect à la fin de mon exposé.
Quatre conditions de base (ou facteurs de succès)
La plupart des analystes urbains identifient plusieurs conditions de base (ou facteurs de succès) pour arriver à cette distinction tant dans la ville entière que dans les quartiers. À noter que lorsqu’on les applique aux quartiers, voire à des ensembles plus petits encore comme les projets de développement, ces conditions doivent s’attacher à des détails plus fins, doivent entraîner des exigences encore plus grandes. Plus l’univers est petit, plus le grain est fin, plus l’organisation des éléments doit être contrôlée, ce qui est une règle fondamentale de la nature. Autrement le désordre arrive spontanément.
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Se doter d’un concept
On doit d’abord se doter d’un concept qui définit l’esprit qu’on veut donner au lieu, qui crée ou exacerbe sa personnalité, qui permet instantanément de l’identifier. Ce concept doit avoir de la force, de l’attrait, en même temps que du réalisme, de la conviction. Il doit préciser les éléments forts qui feront sa marque distinctive, mais aussi les caractères qui lui donneront son harmonie et qui créeront les liens nécessaires entre les parties. Le concept doit identifier les clientèles qui le fréquenteront ou l’habiteront, être enligné sur leurs besoins, assurer leur satisfaction.
C’est ce qui a été le cas des villes ou des lieux urbains les plus renommés à cet égard : le Paris d’Haussmann, Washington du Major L’Enfant, le Barcelone du XIXe siècle, les concepts du Quartier international ou du Quartier des spectacles à Montréal, le concept de Saint-Roch, et plusieurs autres. Ces interventions urbaines sont fortes, remarquables, originales et conformes à l’esprit du lieu. Ce concept doit alors s’attarder à définir les trois composantes essentielles suivantes comme autant de conditions supplémentaires.
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La structure urbaine
Elle doit être organisée, claire. On doit s’y repérer facilement, s’y déplacer aussi aisément. Elle doit faciliter l’appréhension, la reconnaissance par les résidents et les visiteurs.
C’est ici que la qualité des espaces publics entre en jeu. Longtemps négligés, ces espaces publics sont la base de l’identité de la ville, du quartier. Les rues, les parcs, les places doivent être considérés davantage comme des espaces de convivialité et non seulement comme des lieux utilitaires. Leur design, leur mobilier seront des flambeaux de la personnalité qu’on souhaite donner à ces divers lieux. C’est peut-être ici l’erreur de plusieurs de nos banlieues récentes, qui finalement ont été bâties toutes sur le même modèle, sans grande originalité, sans véritable structure.
La structure doit ouvrir ou protéger des perspectives; réserver des espaces de tranquillité et de convivialité; elle doit faciliter les liens avec les autres secteurs ou quartiers; elle doit faire en sorte que le lieu reste accessible et perméable, sans pour autant concentrer toutes les circulations.
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Un ensemble architectural harmonieux
C’est peut-être ici la condition la plus difficile à définir et donc à réaliser. Dans les quartiers anciens, cette harmonie du bâti est plus évidente; à ces diverses époques, les méthodes de construction et le nombre restreint de matériaux entraînaient une certaine uniformisation et facilitaient le caractère d’ensemble. De nos jours, on souhaite plus de diversité dans les gabarits, dans les formes architecturales, on personnalise davantage chaque construction, les propriétaires cherchent à se démarquer. Cette diversité reste souhaitable.
Mais elle n’empêche pas l’harmonie, pour peu qu’on ait préalablement défini certains caractères qui créeront les liens entre les bâtiments individuels : présence d’un matériau qui se répète, congruité dans les formes, transitions dans les hauteurs, mobilier urbain unificateur, etc. S’il est plus facile d’établir cette harmonie dans des environnements de faible hauteur, il est plus difficile de le faire dans des ensembles de grandes hauteurs où le caractère hétéroclite transparaît de façon plus évidente. Dans ces cas, une planification plus soignée est de mise. Le concept de base et la structure urbaine sont ici primordiaux.
On doit donc percevoir facilement cette qualité d’ensemble, cette harmonie qui font que l’usager s’y sente à l’aise, confortable, qu’il s’approprie les lieux.
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Une fonctionnalité efficace
La fonction définit la nature du lieu. Mais de nos jours la mixité revient à la mode; elle redevient une nécessité, comme elle le fut autrefois. Il n’y pas plus durables et mixtes que les quartiers anciens. Ainsi, nos quartiers résidentiels intègrent maintenant des fonctions commerciales plus abondantes, des aires de travail, des institutions, de sorte que le quartier devient un microcosme de la vie urbaine.
De même, les pôles d’activités, les centres-villes recherchent maintenant de l’habitation. C’est le seul moyen de les rendre vivants et sécuritaires.
Dans ces deux cas, l’habitation impose des contraintes qui une fois prises en compte rendent ces lieux beaucoup plus vivables, beaucoup plus attrayants. Ainsi l’organisation spatiale de ces secteurs urbains sera différente, plus soucieuse des espaces publics, de leur convivialité, de leur attrait. On devra traiter différemment la présence de l’automobile, attacher plus d’importance aux transports en commun et aux transports actifs, comme notre Plan de mobilité durable le propose.
Et pour Québec alors!
Nul doute là-dessus. Québec est une ville de quartiers aux personnalités différentes. Saint-Sauveur n’est pas Limoilou, ni Montcalm. Les Saules n’est pas Sillery. Beauport n’est pas Maizerets. On pourrait tous ainsi les nommer. Presque tous les quartiers bénéficient déjà d’un plan directeur de quartier élaboré avec la complicité des résidents et des autres acteurs du quartier. Cela est bien. Mais, il serait intéressant de vérifier si les actions pour justement rehausser la personnalité de chacun de ces quartiers sont suffisantes, voire efficaces. C’est un objectif qu’on pourrait se donner à moyen terme.
Le Vieux-Québec et Saint-Roch se sont dotés de concepts qui respectent les conditions énumérées plus haut. Cela est bien. Ainsi dans Saint-Roch nous venons de lancer des concours pour créer des mobiliers urbains distinctifs qui renforceront la personnalité que ce quartier est en voie de concrétiser. Cela en fera un quartier original, moderne, vivant, recherché pour son dynamisme et sa convivialité. Lorsque nous aurons développé le transport en commun au maximum, voir sa desserte par le tramway, ce quartier sera devenu exemplaire.
Je voudrais aussi que nos deux écoquartiers mettent beaucoup d’accent, que nos designers mettent beaucoup d’efforts, pour en faire des quartiers à l’identité forte et distinctive. Je voudrais qu’on fasse en sorte que d’Estimauville ne ressemble pas à la Pointe-aux-Lièvres, qu’ils possèdent les mêmes qualités fondamentales, mais qu’ils aient chacun leur personnalité. D’ailleurs leur clientèle sera nécessairement différente, chaque lieu ayant ses caractéristiques propres et induisant des solutions d’aménagement particulières.
Je voudrais que les pôles, voire les axes de développement, les actuels comme les futurs le long du trajet du tramway par exemple, adoptent les mêmes objectifs et les mêmes obligations, se définissent des personnalités propres, se donnent des concepts de base, proposent des environnements urbains originaux et surtout attrayants et conviviaux.
Ainsi, le pôle Lebourgneuf en construction depuis des décennies doit se donner plus de caractère. Il devient un axe important du Métrobus, il possède des atouts naturels exceptionnels, son prestige est en croissance, et son animation est déjà bien amorcée. Mais, n’est-il pas encore trop axé sur l’automobile; le piéton y est passablement négligé, la densité du bâti y est assez lâche. Toute action pour lui donner une structure urbaine plus compacte, plus urbanisée, avec une identité plus évidente serait la bienvenue. Tout projet pour consolider la vocation résidentielle au cœur même du noyau central serait aussi bénéfique.
Ce que nous avons amorcé en proposant de localiser le futur amphithéâtre sur le site d’Expo-Cité, c’est une complète requalification de ce secteur, mal structuré, mal organisé, mais grouillant d’activités. Ici aussi, un travail de conception de base est nécessaire; il faut lui inventer une personnalité urbaine, mieux l’intégrer aux quartiers périphériques, (ce qui est son plus grand défaut actuel ), activer son potentiel de consolidation et de développement, s’occuper du piéton. L’occasion est propice, il ne faut pas la rater.
Enfin, nous sommes à préparer un Plan particulier d’urbanisme, un PPU dans le jargon d’urbanisme, pour le centre d’activités de Sainte-Foy. Tous admettent que le potentiel de développement est exceptionnel, que les pressions sont actuellement exacerbées et que si on ne porte pas un soin particulier à sa planification, on se retrouvera avec une salade indigeste, un ensemble urbain hétéroclite, un lieu ordinaire, congestionné, invivable comme en connaissent la plupart des grandes villes américaines.
Je veux éviter cela à tout prix. Alors il faudra y mettre les efforts, définir des paramètres d’aménagement assez détaillés, mais dans un concept fort et original qui procurera à ce lieu une très grande urbanité en même temps qu’une douce convivialité, deux qualités qui lui font défaut actuellement. On ne peut même pas y circuler à pied confortablement; il n’y a aucun espace public qui vaille, les divers morceaux ne sont pas liés les uns aux autres, la circulation y est déjà problématique, l’habitation est reléguée à sa périphérie. On doit mieux mélanger les fonctions. Le concept doit en plus rallier tous les intervenants et susciter une volonté ferme de le réaliser jusqu’au bout.
Une fois que tous ces concepts auront été définis, que tous les paramètres auront été identifiés, pour chacune de ces aires de développement, le plus difficile sera justement de les mettre en œuvre et surtout de s’y tenir. Ce qui n’est pas facile dans une perspective à plus long terme. Les archives regorgent de beaux plans, qui ont été modifiés allègrement en cours de route, soit à cause de difficultés économiques, soit par des pressions diverses, et les beaux concepts d’origine ont perdu toute leur signifiance, toute leur qualité d’ensemble. Les grands aménagements urbains ont besoin de ténacité et de volonté politique.
Je puis vous assurer que je n’en manquerai pas.

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